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Revue républicaine
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Portrait

Guaino, la plume de Sarkozy

lundi 26 février 2007

 

« J’aurais dû être journaliste. On m’aurait mieux payé, pour écrire beaucoup moins ! », maugrée Henri Guaino, depuis son tout petit bureau du ministère de l’Intérieur. Il y campe depuis dix mois, à quelques couloirs du ministre-candidat. Au début, un discours par mois lui permettait de reprendre son souffle : Nîmes en mai, Agen en juin, puis Marseille, Périgueux, Charleville-Mézières. Depuis le 14 janvier, c’est une voire deux interventions par semaine qu’il faut préparer avec le candidat.

Cette semaine ? Un déplacement à Madrid, où Sarkozy doit parler devant des Français expatriés. Et une réunion publique à Bordeaux. Plume désormais installée en « Sarkozie » et salariée depuis un mois par le compte de campagne du candidat, ce « drôle d’oiseau » devrait rester juché sur l’épaule de Sarkozy jusqu’au bout, si tout va bien : « Après, on me jettera comme un Kleenex ! », prévoit-il. Lui qui, en cas de victoire de Sarkozy, rêverait de diriger une grande entreprise publique, si possible EDF.

À cinquante ans, cet homme de haute taille a toujours l’air un peu gauche dans son immuable costume rayé. L’oeil noir, le teint bistre qui lui vient d’Arles, d’où il est natif et où il retourne souvent, il agite de grandes mains, prêt à ferrailler comme un capitaine Fracasse. Il admire les maréchaux d’Empire et le siècle des Lumières, pas les spéculateurs balzaciens.

« Après 1988, j’ai su comment on perdait une campagne »

On en oublierait qu’il est économiste de profession, tant il cite Malraux, Hugo, Jaurès... C’est cette plume tourmentée que Nicolas Sarkozy a voulue pour sa cam­pagne. Le présidentiable tempère ses colères, et écoute les remer­ciements de ce sentimental — « Tu redonnes un sens à ma vie », s’est enthousiasmé récemment Henri Guaino. Et si la réciproque était vraie ? À sa façon, il donne du « sens » à Sarko. « Tu vas voir, c’est Guaino qui va me faire gagner cette présidentielle », a confié Sarkozy à l’un de ses plus proches amis.

La rencontre entre les deux hommes n’a rien de surprenant : ils ont usé leurs guêtres dans les soutes du RPR. Mais sans fréquenter les mêmes écuries. Gaulliste fervent, Guaino a étrenné pour la première fois ses talents avec la présidentielle de 1988. Il était chargé par un certain Jean-Marie Messier de réécrire les interviews du candidat Chirac. « Après ça, j’ai su comment on perdait une campagne », raconte Guaino.

Sa détestation des « experts », façon Messier, Jean-Claude Trichet — qui fut brièvement son patron à la Direction du Trésor —, ou Alain Minc, date-t-elle de là ? En tout cas, Guaino, qui a raté trois fois l’ENA, n’est pas un homme qui entre dans le moule et il fait grise mine quand on lui rappelle que Minc, sa bête noire, soutient lui aussi Sarkozy.

Économiste, il s’est façonné une doctrine à contre-courant de la « pensée unique ». La politique du franc fort fut, selon lui, une faute morale. Pas étonnant, dès lors, qu’il rejoigne Philippe Séguin en 1992. Ensemble, ils bataillent contre le traité de Maastricht et écrivent Le discours sur la France, l’un des meilleurs de la décennie, lu trois heures durant à l’Assemblée nationale. « Une campagne comme celle-ci n’aurait pas été possible avec Séguin. Il me réveillait à une heure du matin pour intervertir deux paragraphes. Nicolas me fait plus confiance. Il est plus serein », commente l’intéressé.

Puis vint novembre 1994. Jacques Chirac est au plus bas. Ils se voient à l’hôtel de ville. Guaino plaide pour une vraie rupture avec la ligne Balladur. Pour lui, seule « l’autre politique » peut sauver Chirac du désastre. Cette rupture-là se révélera une arme de guerre fatale pour Édouard Balladur, qui incarnera, désormais, l’orthodoxie et la continuité. Sarkozy, qui est dans le camp d’en face, retiendra la leçon. Une fois élu, Chirac dit à Guaino de passer le voir s’il a « quelque chose à lui demander ». L’orgueilleux Guaino ne daigne pas quémander. Il sera finalement nommé commissaire au Plan par le ministre de l’Économie (UDF) Jean Arthuis, puis « viré » par Lionel Jospin. À l’époque, il reçoit le soutien d’Emmanuel Todd, inventeur de la « fracture sociale », et de Régis Debray.

Guaino-Sarkozy, une alliance qui surprend

Car Guaino, cet intello de droite, aime fréquenter les « républicains des deux rives ». Il est vrai que sa vie ferait rosir de fierté les instituteurs, ces « hussards noirs » qu’il aime tant, et dont il ressuscite l’imagerie dans les discours de Sarkozy. Petit, à Arles, il se souvient du poêle à charbon qui fumait dans le fond de la classe, et des enfants en blouse bleue... L’école a donné sa chance à ce garçon qui n’a pas connu son père. Élevé par sa mère, femme de ménage, et par sa grand-mère, il se souvient qu’on ne le laissait pas aller à tous les anniversaires, parce qu’on « ne pouvait pas rendre ». C’est dans cette petite ville du Midi où règne la SFIO de Guy Mollet qu’il apprend la geste gaullienne.

L’alliance « Guaino-Sarko » surprend aujourd’hui. Que vient faire cet auteur d’un livre rageur sur La Sottise des modernes, séguiniste de toujours, chez l’ami du show-biz, le plus moderne des politiques ? Celui qui ne veut pas que l’on confonde Walt Disney et Molière passe le plus clair de son temps avec « Sarko l’Américain » ? Justement, Guaino est venu accoucher Sarkozy de lui-même. Un Sarkozy républicain, ni atlantiste, ni communautariste, ni ultralibéral.

Et les sceptiques sont nombreux : « Guaino va à Sarkozy comme des lunettes à un canard, peste l’ex-pasquaien William Abitbol, c’est du bluff. » « Il est très difficile de concilier la France éternelle et l’euro-libéralisme », avance son ami Franck Borotra. Régis Debray, dans les colonnes du Monde, s’en prend au « communautariste » Sarkozy, qui n’aurait pour seule boussole que les sondages. Colère de Guaino, qui défend son héros : « Qu’est-ce qui est vrai ? Ce que l’on dit à 30 ans, à 40 ? Ou ce que l’on dit dans cette épreuve de vérité terrible qu’est la présidentielle ? Où est le vrai Régis Debray ? Celui qui refusait de serrer la main de De Gaulle dans la cour de l’École normale, ou celui qui a écrit, vingt ans plus tard, un des meilleurs livres sur de Gaulle ? »

Guaino plaide pour que l’on prenne au mot le candidat. « Ce qui est dit et répété a une cohérence », dit-il. Il sera en tout cas de ceux qui auront donné à Sarkozy la campagne qu’il veut faire. Pour retrouver les sensations de l’orateur et faire vibrer la foule venue pour écouter l’éloquence retrouvée, le discours simple, direct, compréhensible de Sarkozy s’est enrichi des cuivres et des violons. Parfois, raconte Sarkozy, Guaino en fait trop : « Pour préparer mon discours du 14 janvier, je lui ai montré le testament du frère Christian à Tibéhirine. Il m’a écrit une page entière, mais c’était trop fort, trop long. L’émotion vient de ce qui est évoqué, pas exposé. Nous avons fait dix versions pour obtenir l’effet recherché. » « Les gens qui disent que c’est Guaino qui pense et Sarkozy qui parle se trompent totalement », prévient François Fillon, qui a assisté à la préparation de plusieurs discours. « Méfiez-vous de Guaino, il est dangereux », a dit Édouard Balladur à Sarkozy. « Ne vous inquiétez pas, il ne m’emmènera pas où je ne veux pas aller », a répondu le candidat UMP, qui espère conjuguer, en 2007, les campagnes que Balladur et Chirac firent séparément en 1995.

Charles JAIGU
Le Figaro

Publication originale : www.lefigaro.fr.


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