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L’agriculture européenne piégée par le libre-échange

lundi 19 mai 2008

 

Dans un point de vue publié par le quotidien économique La Tribune le 17 avril sous le titre « Renoncer à la PAC : une faute politique » [1], M. Michel Barnier, actuel ministre de l’Agriculture et de la Pêche, se lance dans un grand plaidoyer pour le maintien des aides directes accordées par l’Union européenne au secteur agricole. Et prend le parti de ne pas lésiner sur l’argumentation.

Ainsi, « la suppression des aides [...] banalise l’activité agricole en niant sa dimension de bien public, c’est-à-dire sa capacité à créer ou à détruire notre environnement. Elle met à mal nos entreprises agro-alimentaires qui valorisent 70 % de notre production agricole et sont le deuxième employeur de main-d’oeuvre ».

Ou bien encore, « l’alimentation ne peut être laissée à la seule spéculation financière, au moins-disant sanitaire et environnemental ou aux simples lois du marché ».

Pourtant — et nous pouvons le regretter — notre homme n’a pas brusquement pris conscience de l’impasse dans laquelle nous mène un néo-libéralisme qu’il s’est toujours appliqué à promouvoir. Cet exercice obligé de défense de la Politique agricole commune (PAC) s’apparente bien plus à un numéro d’équilibriste, qui utilise les contre-vérités et ne craint pas les incohérences.

Première contre-vérité : la PAC permet de favoriser une agriculture respectueuse de l’environnement et du tissu social. Car, d’après le ministre, « il est urgent de renforcer les soutiens aux systèmes de production durables ». S’il n’est pas question de nier qu’avec un budget de 50 milliards d’euros par an, la PAC pourrait servir à cela, force est de constater qu’il n’en est est rien. Cette somme bénéficie toujours outrageusement aux agriculteurs les plus productivistes, taxés seulement à hauteur de 3% pour financer le deuxième pilier du développement rural. Quant à l’éco-conditionnalité [2] introduite en 2003 avec les accords de Luxembourg, elle consiste quasi-exclusivement à subordonner le versement des aides au respect d’une réglementation assez dérisoire. En d’autres termes, les politiques agricoles de l’Union européenne portent une lourde responsabilité dans la destruction de l’environnement, et il semble que cette situation soit amenée à durer.

Deuxième contre-vérité : la PAC permettrait d’éviter la dépendance alimentaire de l’Europe vis-à-vis du monde. Argument éculé, mais toujours pratique, l’indépendance sert décidément à tout justifier, du maintien des subventions à l’acceptation des organismes génétiquement modifiés (OGM)... Il s’agit pourtant d’un monumental attrape-nigaud. Dès les débuts du GATT [3], en 1962, l’accord de Dillon a fixé les bases du commerce de produits agricoles entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Il intervient dans la foulée du plan Marshall, qui prévoit que les Etats-Unis viendront en aide aux pays européens… à condition de pouvoir y écouler leurs surplus agricoles. Or, les Etats-Unis ont fortement développé leur production de soja pendant la guerre. L’Europe s’engage donc à produire des céréales et à importer le soja américain. Un second accord est négocié fin 1992 à Blair House [4], qui plafonne à un peu plus de cinq millions d’hectares les cultures européennes de colza, tournesol, soja et autres graines oléoprotéagineuses. Ce faisant, l’Europe s’interdit de produire plus de 30% de sa consommation en oléoprotéagineux, qui constitue la matière première de l’alimentation du bétail. Elle se place en situation de totale dépendance vis-à-vis du continent américain, qui pèse à lui seul 80% de la production mondiale. Et jamais la PAC n’a eu pour ambition de changer cet état de fait, bien au contraire.

Soyons clairs. S’ils souhaitent vraiment œuvrer en faveur de l’autonomie alimentaire du continent et du développement durable, les ministres européens en ont les moyens. Ils peuvent dénoncer les accords de Blair House et utiliser l’argent de la PAC pour amorcer la désintensification de l’élevage, la conversion aux cultures protéagineuses et la réduction de l’empreinte écologique de la production. Ils peuvent réclamer une taxe aux frontières pour éviter, comme le souligne M. le ministre, que « les exportations des puissances agricoles [du Sud] entrent sur le marché européen, sans entraves » et ne créent une concurrence profondément faussée, qui ne tient compte ni des conditions environnementales ni des conditions sociales de production. Les Etats membres pourraient sortir du néo-libéralisme, mais ils ne le veulent évidemment pas. Dès lors, il ne reste plus d’autre choix à M. Barnier que de défendre les subventions publiques pour éviter que les agriculteurs ne mettent le pays à feu et à sang. Et pour que l’industrie agro-alimentaire française continue à fonctionner.

Cette schizophrénie apparente d’un ministre très libéral pose une question bien plus globale. Pourquoi ce qui serait valable pour l’agriculture ne le serait-il pas pour l’industrie ou les services ? Pourquoi les salariés devraient-ils se faire licencier au nom de la concurrence internationale alors que les fonds publics sont utilisés pour maintenir la production agricole artificiellement viable ? Reprenons les termes exacts de M. Barnier, et remplaçons simplement le mot « alimentation ». « L’industrie ne peut être laissée à la seule spéculation financière, au moins-disant sanitaire et environnemental ou aux simples lois du marché. » Voilà une phrase qui a tout autant de sens que l’originale.

Face à un marché qui montre en permanence sa totale incapacité à réguler l’économie, les Etats doivent tirer les conséquences du libre-échange. La sortie de l’OMC est devenue incontournable, tout comme l’introduction de nouvelles barrières douanières basées sur des critères socio-environnementaux, une relocalisation de la production agricole et industrielle, de même qu’un strict conditionnement des aides publiques. Il s’agit ni plus ni moins de remettre l’économie et la finance sous contrôle démocratique. Y renoncer serait, pour le coup, la plus grande faute politique jamais commise.

Aurélien BERNIER
abernier.vefblog.net

__________

[1] Source : http://www.latribune.fr.

[2] L’éco-conditionnalité consiste à subordonner le paiement d’aides publiques au respect de normes environnementales.

[3] Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, signé le 30 octobre 1947 pour harmoniser les politiques douanières des parties signataires. Cet accord multilatéral de libre-échange entra en vigueur en janvier 1948 et aboutira en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce.

[4] Blair House est la maison où résident les invités présidentiels de la Maison Blanche lorsqu’ils doivent séjourner à Washington, D.C., la capitale des Etats-Unis.


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