Revue républicaine
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Tribune

Bilan d’un euro cher

mardi 27 février 2007
janvier 2007

 

Cinq ans après la disparition des monnaies nationales, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle française critiquent conjointement le niveau trop élevé de l’euro, sans voir que celui-ci résulte de la stricte application des règles de gestion fixées par le traité de Maastricht. A défaut d’exiger une révision de ce traité, leurs critiques paraissent purement électoralistes. En sens inverse, les défenseurs de l’euro cher font preuve du même simplisme dans leurs arguments. Essayons de tirer objectivement le bilan de la politique monétaire suivie par la Banque centrale européenne.

A l’actif de cette politique, il faut reconnaître qu’une monnaie chère présente trois avantages. Tout d’abord, elle diminue les prix, convertis en euros, pour toutes les importations provenant de l’extérieur de la zone. Un tel phénomène, qui contribue à lutter contre l’inflation, est profitable aux consommateurs, mais encore bien davantage à la grande distribution pour prélever une marge élevée de commercialisation. En second lieu, l’acquisition d’entreprises en dehors de la zone euro est rendue ipso facto moins coûteuse pour les entreprises mondialisées. Enfin, les taux d’intérêt à long terme sont abaissés par la perspective de voir l’euro continuer à s’apprécier, selon le principe de la parité des taux d’intérêt (à l’horizon de dix ans, on anticipe aujourd’hui un cours de 1,43 dollar pour 1 euro).

Au passif, le passage à l’euro fait d’abord disparaître tous les repères habituels des prix en monnaie nationale ; permettant une hausse insidieuse des prix intérieurs, il compense l’effet anti-inflationniste qui s’exerce sur les importations. Ensuite, un euro cher pénalise la compétitivité du commerce extérieur en volume, c’est-à-dire à prix constants. Il freine les exportations et en accélère les importations sur tous les échanges en dehors de la zone euro, c’est-à-dire pour 46 % de notre commerce extérieur.

Cependant, les chiffres de commerce extérieur sont trompeurs. Contrairement à la France, la balance commerciale allemande semble en bonne santé, bénéficiant d’atouts dont ne dispose pas notre pays : quasi stagnation de la consommation, qualité de l’adaptation à la demande mondiale. En important des produits intermédiaires à bas coût, les entreprises allemandes élèvent leur valeur ajoutée, en profitant tant de leur pouvoir de marché que de leur réputation. Mais en contrepartie, l’emploi en Allemagne est le grand perdant.

Car en réalité, l’inconvénient le plus grave de l’euro cher est la diminution de l’attractivité. En élevant les salaires relatifs vis-à-vis des autres pays, c’est-à-dire en rendant trop coûteux le travail, il défavorise tout le territoire de la zone euro, que les entreprises soient locales ou extérieures. Non seulement l’investissement productif intérieur y est handicapé, mais il ne s’oriente que vers des gains de productivité, sans extension des capacités de production sur place. Dans l’immédiat, l’emploi diminue, et la demande intérieure est d’autant plus ralentie que les salaires tendent à être comprimés. A terme, l’offre est brimée, ce qui pénalise la croissance potentielle. Quant aux entreprises mondialisées, elles délocalisent leur production vers des zones plus attractives, soit directement par l’investissement, soit indirectement en passant des accords de partenariat.

Ce mouvement est général pour l’ensemble de la zone euro, prolongeant les effets délétères qu’avait donnés antérieurement l’accrochage de diverses monnaies au deutsche mark. C’est la raison pour laquelle la santé florissante des entreprises dominantes ne signifie pas automatiquement une bonne santé économique sur le territoire national. L’économie intérieure de l’Allemagne est malade, comme celles de la plupart des pays de la zone euro. Le chômage y est élevé, et sa décrue récente traduit surtout le fait que la démographie y est encore plus catastrophique qu’en France. Contrairement à une idée qui reste trop répandue, ce n’est pas sur le commerce extérieur que se fait sentir le principal impact d’une monnaie chère. Sauf au départ, où il était meilleur marché, l’euro a engendré une anémie structurelle du produit intérieur brut. La persistance d’un chômage de masse en est la conséquence directe.

Dans ces conditions, il n’est plus pertinent de recourir aux schémas traditionnels : ni le clivage marxiste entre les « bourgeois » et les « prolétaires », ni le partage entre un « cercle de la raison » et les extrémistes (imaginé par Alain Minc), ni la distinction entre les pro et les anti-européens (80 % de nos concitoyens sont favorables au principe de l’Europe), ni les divergences idéologiques gauche-droite (temporairement devenues secondaires). En illustrant les oppositions d’intérêts à l’intérieur du corps social, seul le bilan de l’euro cher permet de comprendre le résultat du 29 mai 2005.

Loin d’avoir été accidentel, ce référendum a mis au grand jour la rivalité essentielle entre deux camps opposés : d’un côté, les bénéficiaires de l’euro cher et d’une libéralisation sauvage, partisans naturels du oui (principalement les grandes entreprises et les élites mondialisées, les vieux et les retraités) ; de l’autre, les victimes rassemblées logiquement autour du non (la grande masse des salariés, les petits patrons, les jeunes et les chômeurs). Apparue à cette occasion, cette nouvelle ligne de clivage va s’imposer de plus en plus dans l’avenir.

Gérard LAFAY

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